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CIVISME
Le terme de civisme est un terme récent. On l’a
lu chez Montesquieu, où il ne figure pas: “Cet amour [des lois], demandant
une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre, donne
toutes les vertus particulières...” (De l’esprit des lois , IV, 5,
éd. cit., p. 542). Le texte indiquant un effet souhaitable de l’éducation
dans les républiques démocratiques, cet anachronisme hallucinogène ne manque
pas de portée. Malgré Littré d’une part, Darmesteter et Hatzfeld d’autre
part, l’Académie française n’a pas attendu 1835 pour admettre le mot: il
figure dans le supplément au Dictionnaire de 1798. Il apparaît, pour la
première fois semble-t-il, dans l’Année littéraire de 1770, dans une
ambiance empruntée au Contrat social . Mais Rousseau ne l’a jamais
utilisé. Marat l’emploie dans ses pamphlets à partir de 1790. Le
gouvernement accordera des “certificats de civisme”. Mais, dans une
acception qui nous paraît aberrante, civisme est alors pris dans un sens
partisan (c’est la vertu des personnes favorables au régime) et, de même que
son antonyme d’alors, aristocratique , porte moins sur les individus,
leurs actions et leurs intentions que sur leur entourage ou leur groupe
d’appartenance. Ainsi Mme Dupin de Francueil, grand-mère de George Sand,
reçoit un certificat de civisme fondé avant tout sur la participation de ses
gens à la prise de la Bastille. George Sand (Histoire de ma vie , 1re part.,
chap. V, Pléiade, I, p. 119) s’extasie sur cette transposition
populaire de la communion des saints. Une évolution rapide va alors effacer la
référence au groupe et la connotation partiale. Y ont probablement contribué
la poursuite des guerres nationales avec l’exaltation corrélative du
patriotisme, le développement et la normalisation d’une fonction publique,
d’abord annexée par l’Empire, mais qui s’habituera bientôt à servir
l’État et non le gouvernement, enfin la montée plus ou moins générale du
libéralisme. Quoi qu’il en soit, le Dictionnaire de l’Académie française
de 1835 définit à peu près civisme comme nous le faisons.
De nos jours, civisme s’entend de deux manières
qui ne font d’ailleurs que moduler une signification unique: tantôt le terme
désigne la conduite de personnes (des politiques) ayant un rapport spécifique
à l’État et voudra dire dévouement à la chose publique , tantôt il désigne
la conduite de personnes (des citoyens) ayant un rapport indifférencié à l’État
et voudra dire sens des devoirs collectifs au sein d’une société . Les
deux nuances s’associent et se mêlent, d’ailleurs, sans confusion ni perte
sémantique: “Ce civisme [...], ce dévouement à la chose publique, en vertu
desquels, tout en revendiquant son quant-à-soi, on estime devoir s’encadrer
dans la communauté et collaborer à la vie sociale” (André Siegfried, L’Âme
des peuples , p. 96, Hachette, Paris, 1952).
Cette définition n’est pas sans mérites: elle éclaire
avec pertinence l’ambiguïté ou les ambiguïtés de la notion. D’un certain
point de vue, le civisme se présente comme une vertu, comme un devoir; mais,
d’un autre point de vue, il se donnerait comme une médiation entre une figure
de désintégration sociale et une figure de coalescence, c’est-à-dire que
l’on hésite à décider s’il s’agit d’une valeur, accessible à
l’exposition philosophique, ou s’il s’agit d’une démarche positive,
effectuable selon un modèle historique et social. Comment le bien ou la justice
pourraient-ils se subordonner à la contingence événementielle? Comment des déterminations
positives pourraient-elles se définir comme telles et en même temps se
soumettre à des jugements de préférence? C’est poser sur un point
particulier toute la question des rapports entre science sociale et morale. En
quoi l’intégration vaut-elle mieux que l’autonomie? Ou l’autonomie mieux
que l’intégration? Ou comment s’associeraient-elles? C’est peut-être, en
l’enfermant dans un domaine théorique étroit, ranimer le problème le plus
souvent mal posé (et conduisant à des réponses toutes contradictoires) de la
société et de l’individu.
Une
notion au statut ambigu
Au XXe siècle, il est impossible de traiter du civisme
sans référence à la valeur, comme le montrent ses deux antonymes
contemporains, anticivisme et incivisme.
Incivique se dit de la conduite d’un citoyen qui
n’accomplit pas les actes exigés par le dévouement à la chose publique,
bien plus: qui laisse libre cours à ses intérêts ou à son égoïsme.
L’incivisme peut dériver d’une volonté mauvaise, d’une mauvaise volonté
ou simplement d’une absence de volonté. Il n’implique aucune axiologie
contraire à celle du civisme et, dénoncé, doit toujours être imputé à
faute. Anticivisme , au contraire, n’indique rien quant à la conduite
d’un individu: c’est la profession d’une table des valeurs contraires à
celles de la société qui propose à ses membres le civisme, voire le rejet de
toute adhésion à cette société. C’est une position théorique, qui peut être
condamnée comme ferment de dissolution, mais qui ne se présente jamais en
elle-même comme une faute. L’incivisme peut dériver d’un anticivisme
militant: selon les niveaux du militantisme, on aura la désobéissance civile
ou le terrorisme (la contestation active prend la forme du délit ou du crime).
Mais l’anticivisme peut exclure tout recours à l’incivisme actif. Au XIXe siècle,
l’Église catholique n’a jamais cessé de condamner la société libérale
qui ne demande pas seulement un certain civisme, mais, nous le verrons, fonde
– et elle seule – le civisme en général: le Syllabus (déc. 1864)
apparaît, surtout dans ses chapitres VI et X, comme une déclaration
d’anticivisme. L’Église ne saurait admettre en effet ni qu’une valeur émane
du groupe politique et non de Dieu, ni l’autonomie des consciences. Mais
comme, d’autre part, elle reçoit la leçon de saint Paul pour qui tout
pouvoir vient de Dieu, elle exclut formellement l’incivisme. De là
l’interprétation habile de Mgr Dupanloup dans La Convention du 15 septembre
et l’encyclique du 8 décembre , où, opposant la thèse (ou
l’idéal anticivique) à l’hypothèse , il préconise des
accommodements avec la société civile. Dans la pratique, les catholiques français
se sont trouvés écartelés entre une législation à laquelle ils devaient obéissance
et les fondements de cette législation, auxquels ils devaient refuser tout crédit.
Ce détour historique ne constitue pas une excursion
inutile, il fallait expliquer, dans la définition proposée par André
Siegfried, libéral et protestant, la réserve: “tout en revendiquant son
quant-à-soi”. Ce petit gérondif donne le sens de la phrase. Le civisme
suppose un retrait du citoyen qui affirme son autonomie par rapport à l’État
mais qui, en même temps, le sert. J’accepte la règle de l’État et je
m’y soumets, mais c’est en vertu d’une décision que je pourrais refuser.
En ce sens, le civisme ne parvient pas à s’affirmer sans ouvrir le champ à
un anticivisme légitime: on parlerait à bon droit de l’anticivisme d’Antigone,
et le terroriste, s’il y songeait, invoquerait comme elle des lois non écrites.
Le civisme implique donc son contraire, ce qui n’entraîne pas une
contradiction formelle mais suppose un champ de complémentarité, complexe, hérissé
de paradoxes, où l’orientation pratique risque de se révéler difficile.
L’incertitude morale dérive en effet bizarrement du
flou sociologique. Le civisme semble appeler à des relations (obéissance,
solidarité) qui évoquent un certain niveau d’intégration sociale sur le
mode politique. Mais, en même temps, le terme suppose une anomie assez large,
de sorte qu’il pourrait désigner la nostalgie ou la valorisation d’une intégration
en déclin ou en déficit. Alors la question se pose: en quoi et comment un
concept positif, scientifique est-il habilité à assumer une fonction
axiologique?
Civisme
et patriotisme
Il est devenu évident qu’un groupe fortement intégré,
puisqu’il ignore le quant-à-soi et refuse l’indépendance à ses éléments,
ne saurait faire appel au civisme. Le civisme est absent par nature de la cité-État.
Ni la Grèce ni Rome ne l’auraient imaginé, et les références héroïques
des conventionnels trahissent surtout la médiocrité de leur culture
historique. Lorsque Platon écrivait “... entre un homme juste et un État
juste, il ne doit y avoir aucune différence quant à la forme même de la
justice, mais bien ressemblance” (La République , IV, 435 a-b), il
excluait cet écart, ce jeu où se glisserait l’acte d’une volonté. La mort
de Socrate (même si l’on écarte du récit l’interprétation hagiographique
et l’intention de propagande) va nous éclairer. Socrate aurait décidé de
mourir par respect pour la loi de la cité. Curieux respect puisque, au moins
dans son application, la loi se révèle à lui injuste: il s’agirait d’un
cas (aberrant?) de civisme anticivique! La réponse est apportée par la
“prosopopée des lois” (Criton , 50c-55d): la loi ne donne pas
seulement à l’Athénien un surcroît moral, elle l’engendre, le met au
monde, le nourrit, lui donne ses raisons de vivre... On lit ces pages avec
beaucoup de légèreté quand on y trouve une exaltation du civisme; si
l’homme se sent consubstantiel à la loi et à la cité, où trouverait-il en
lui la distance qui peut les rendre désirables? Les cités-États du Moyen Âge
ne se montraient pas plus individualistes. L’appellation humanisme civique,
ou, par ellipse, civisme, qu’on applique à la culture florentine de la fin du
Trecento jusqu’au principat des Médicis ne doit pas nous tromper: Coluccio
Salutati, il est vrai, légitime sa propre carrière politique en médiatisant
par la cité toutes les valeurs, y compris les valeurs religieuses; mais il
envisage la société comme une structure hiérarchisée de cellules où se
forment des solidarités exclusives d’estime pour les libertés singulières.
Un siècle plus tard, Machiavel subordonne les vertus et les tares des citoyens
à la gaillardise et à la corruption sociale, mais la relation n’est pas symétrique;
Guichardin oppose avec un humour noir à un modèle d’intégration isocratique
l’action dissolvante du particolare , des passions et des intérêts
individuels; il construit le modèle d’un incivisme sans antonyme; la
dimension morale s’efface devant le conflit du social et du psychologique...
On voudrait laisser les jacobins à leurs regrets
illusoires. Ils se défendraient encore en arguant d’une analogie, sinon
d’une identité entre patriotisme et civisme: partout où l’on rencontrerait
des patriotes (et comment douter de la valeur des Athéniens ou des Romains?),
on verrait triompher le civisme. Les urgences vécues de la Révolution (crise
économique, guerre étrangère, guerre civile simultanées) ont favorisé cet
amalgame. Dans un autre cas, celui des États unis d’Amérique, le respect de
la légalité et même le culte de la Constitution s’intègrent comme la
partie essentielle dans l’amour du pays. Mais sur le plan de la théorie une
double confusion est patente: patriotisme désigne un sentiment qui vise
un mode de groupement spécifique, la nation qui est une communauté; civisme
désigne un zèle qui vise un autre mode de groupement spécifique, la société
politique sous ses diverses variétés. Depuis quelques siècles, l’État-nation,
qui en est une synthèse, apparaît comme l’association qui domine parmi les
humains. Cela induit une apparence, rien de plus. Malgré des développements rhétoriques,
l’impôt du sang (les devoirs militaires) que l’on rattache de préférence
au patriotisme et l’impôt d’argent que demande plutôt le civisme ne se
situent pas sur le même plan. De plus, sous ses formes les plus exaltées, le
sentiment patriotique se change en passion (nationalisme, chauvinisme) et se
satisfait plus volontiers de comparaisons et d’invectives furieuses que de
l’accomplissement d’un devoir: il y a des soldats-laboureurs qui spéculent
à la baisse sur le franc!... Il n’est pas possible de biaiser et de renvoyer
la recherche du fondement à celle du fondement d’une valeur (ou d’une
vertu) différente. Mais on peut à bon droit se demander si la notion est
susceptible de trouver un fondement propre.
Le
fondement du civisme
Civisme et moralité pure . Il serait en effet
tentant de faire du civisme une obligation de la moralité pure. Si l’on y
parvenait, l’anticivisme se changerait en incivisme de la pensée, c’est-à-dire,
encore que les termes jurent entre eux, en une faute purement théorique. Kant a
pourtant voulu fonder un devoir de servir la société politique. On sait que,
contre Wolff, Kant refuse d’enfermer le droit dans la morale, puisque le droit
produit une législation extérieure, n’examine pas le rapport de l’arbitre
au souhait, enfin ne traite que du
rapport formel de deux arbitres respectifs (Doctrine du droit , Introd.,
paragr. B, éd. cit., p. 104). Mais en même temps, contre Thomasius,
Kant ne tranche pas entre le droit et l’éthique: c’est en vertu de la réciprocité
générale qui règne dans la cité des fins que le droit doit exister.
Seulement le droit implique la faculté de contraindre (op. cit. , paragr. D,
pp. 105106), ce qui confère une importance majeure à la société
politique, l’État, et à son pouvoir de commander: l’État apparaît comme
la seule puissance capable d’amener les hommes, au moins partiellement, de
l’état de nature à l’état civil et rationnel (op. cit. , paragr. 44,
pp. 194-195). Il suit de là que le respect dû à l’État et au groupe
politique, malgré sa spécificité, demeure en essence de même nature que le
respect dû à la loi morale. C’est englober le civisme dans la moralité.
Cela a bien été relevé par Hermann Cohen qui n’y
voit pas un progrès: la moralité ne résout pas les problèmes posés par le
droit; bien au contraire, le droit politique et le zèle pour l’État,
distincts dans leur spécificité, posent un problème à l’intérieur de la
morale. D’une manière générale, on peut alléguer que Kant parle d’une
société idéale, qui suppose un état civil parfait. Or cela n’est pas réalisé
dans la pratique puisque les puissances demeurent entre elles dans l’état de
nature, qui ne saurait que par accident se conformer à la moralité. De plus,
les États où vivent les hommes, le royaume de Prusse, la république jacobine,
appartiennent à la contingence historique et ne sauraient se réclamer sans
abus de l’universalité abstraite. La violente critique de Hegel, discutable
si elle vise l’éthique personnelle, triomphe ici: ou bien la société considérée
est contingente et n’a que la forme de l’universalité (elle ne mérite donc
pas le respect), ou bien elle est universelle, mais sans contenu (comme la rêverie
d’une humanité réalisée). Où loger le civisme dans ces conditions? Kant
n’est pas resté insensible à cette difficulté qui met en cause la relation
entre les États et la liberté des sujets en tant qu’agents rationnels (que
l’État doit nécessairement respecter sous peine de déchoir de sa dignité
éthique). Sa réponse stupéfie: elle consiste à supprimer toute appréciation
de l’État de fait au nom du concept idéal d’État. L’origine du pouvoir
suprême est insondable et l’on n’en doit pas discuter: “... une loi si
sacrée [inviolable] qu’au point de vue pratique
la mettre en doute... est déjà un crime” (Doctrine du droit ,
Remarque générale, paragr. A, p. 201).
Et, plus loin: discuter des origines historiques du mécanisme de la société
civile constitue un délit passible de sanctions (op. cit. ,
paragr. 52, p. 223). Comment ne pas
reconnaître dans ces lignes un échec de l’analyse?
Du civisme au cynisme . Il reste à supprimer la
difficulté en transportant la moralité de l’intérieur des individus à
l’extérieur, dans la société politique. Le pas décisif est accompli par
Hegel: “L’État est la réalité en acte de l’idée morale objective – l’esprit
moral comme volonté substantielle révélée, claire à soi-même, qui se connaît
et accomplit ce qu’elle sait et parce qu’elle sait” (Principes de la
philosophie du droit , paragr. 257, trad. cit., p. 190). Ce
retournement efface radicalement tout hiatus entre l’État où réside le
pouvoir de domination et le sujet dominé: “... ni l’universel ne vaut et
n’est accompli sans l’intérêt particulier, la conscience et la volonté,
ni les individus ne vivent comme des personnes privées, orientées uniquement
vers leur intérêt sans vouloir l’universel; elles ont une activité
consciente de ce but” (op. cit. , paragr. 260, p. 195). Cette
assimilation, exploitant une ambiguïté de la pensée de Rousseau, sur laquelle
il faudra revenir, élimine bien la difficulté, mais en éliminant la réserve
qui confère un sens au mot civisme. La même conséquence, atténuée il est
vrai, se rencontrera dans la postérité de Comte lorsqu’elle adoptera un
point de vue étatiste, c’est-à-dire dans le maurrassisme. Cette disposition
se retrouvera dans toutes les thèses idéocratiques, qu’elles soient de
droite ou de gauche, parce qu’elles confondent par principe la doctrine
politique avec l’idée du bien.
Le cynisme commence au moment où les partisans d’un État
idéologique taxent leurs adversaires d’incivisme alors que ce terme devrait
rester pour eux vide de sens. Raymond Aron se scandalisait de voir les extrémistes
ne pas se contenter de combattre leurs adversaires, mais encore les salir. Cela
va de soi, pourtant, puisqu’on a absorbé le champ de la moralité privée
dans la règle publique: l’individu ne peut plus mériter le respect par son
civisme, mais tout écart, même minime, sera péché d’incivisme. Cas étrange
d’une valeur qui dérogerait à son essence bipolaire et se figerait en détermination.
La doctrine du bien commun . L’erreur idéocratique
accentue celle que l’Église croyait trouver dans le libéralisme: elle
enferme les valeurs dans la seule société politique. Au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, les catholiques ont été amenés à revoir leurs
positions: éclairés par l’expérience totalitaire, ils se trouvaient gênés
par certaines déclarations épiscopales en faveur de Vichy. Elles n’avaient
pas empêché bien des catholiques de se joindre à la Résistance, mais
l’usure et l’inadaptation du compromis proposé par Mgr Dupanloup étaient
patentes. Le père Lebret propose alors un nouveau discours, la doctrine du bien
commun. Le thème, selon la bonne règle thomiste, provient d’Aristote: au-delà
du vivre (zein), la cité apporte le bien-vivre (eu zein) (Politique , 1252 b 30).
Seulement, la cité est morte et l’on n’abandonne pas toutes les préventions
contre l’État-nation. On va donc leur substituer une communauté
qu’on ne définira guère autrement. L’État se trouve être un gestionnaire
du bien commun. On incitera à servir l’État parce que l’État sert le bien
commun.
En apparence, le civisme serait fondé – bien
mieux que sur l’hypothèse –, mais en apparence seulement. En effet, le
bien commun se compose de valeurs économiques, mais surtout de “valeurs
spirituelles vraies”. Or, si l’État peut être présumé bon gestionnaire,
il ne s’adonne pas par nature à ces vraies richesses, de sorte qu’il peut
devenir un “obstacle au bien commun” (p. 131). Le zèle pour la chose
publique n’est pas écarté, il ne vaut que d’une façon conditionnelle et,
presque, instrumentale. Le père Lebret montre beaucoup de science et il fonde
de grands espoirs sur sa trouvaille, “mystique d’un monde nouveau”. Sauf
lorsqu’elle a été soutenue par l’ardeur de militants, elle a trouvé peu
d’échos: elle ne convainc que les convaincus.
Un double fondement idéaliste ? La tentative
de Georges Bastide, très raffinée, inspirée du spiritualisme universitaire
des années 1930-1960 offre d’emblée une particularité suspecte: la
justification du civisme s’opère à deux niveaux, en deux discours distincts
(Traité de l’action morale , t. II, pp. 676-681 et 798-801) et
il n’est pas certain à première vue que, sauf dans une perspective hardiment
optimiste, les deux démarches soient compatibles. Dans un premier moment, le
civisme est défini comme “la justice du citoyen”. D’un certain point de
vue, c’est presque une tautologie; d’un autre point de vue, il faudrait se
demander si le citoyen aurait une manière spécifique d’être juste. Bastide
signale bien qu’elle serait étriquée par rapport à la justice tout court.
Mais elle est le fait d’une conscience généreuse qui s’efforce d’épouser
l’intention du législateur (est-ce toujours le cas?), reconnaît la loi comme
force structurante de la cité, fait triompher le devoir sur le droit (la
revendication d’un droit n’est-elle jamais civisme?), ne s’enferme pas
dans le conformisme, s’ouvre, au contraire, à la solidarité et à la
sympathie et s’élève à travers l’humanité vers l’infini de la valeur.
Mais n’y a-t-il pas des lois injustes? Il reste à mourir pour la justice. Le
civisme s’achèverait alors par le sacrifice anticivique d’Antigone. Dans un
deuxième moment, plus question de mourir: le civisme devient la
“transfiguration spirituelle du patriotisme empirique et du nationalisme fermé”
(p. 799). Bastide bondit de la cité mondaine à la cité idéale qui ne
saurait faillir.
Remarquons d’abord que Georges Bastide se situe
d’emblée dans les valeurs éternelles et refuse par principe toute référence
historique ou sociologique. Par suite, il pose le problème général de l’obéissance
due aux lois et ne voit pas que, dans une société qui a relâché le contrôle
direct des sujets, la nécessité apparaît – mais que vaut-elle? –
d’une instance morale susceptible de pallier les relâchements de l’intégration.
Ses paradigmes, trop classiques – le Socrate du Criton , les stoïciens
défendant une éthique du rôle –, l’égarent et l’engagent dans une
rhétorique encourageante mais peu topique.
Théoriser
le civisme: une tâche impossible
L’échec d’un grand esprit est toujours exemplaire.
En réalité, personne ne s’est jamais demandé quelle serait la nature de la
représentation que nous nommons civisme.
“Civisme” ne peut signifier un concept scientifique.
En effet, le retrait individuel postulé par la société démocratico-libérale
ne constitue qu’une condition nécessaire et non suffisante de l’apparition
d’un civisme. On peut juger avec les anarchistes que l’anomie politique tend
à s’étendre et à détruire tout contrôle étatique, mais aussi bien
qu’une ré-intégration est possible et souhaitable. On ne constate rien dans
l’histoire qui contrôle le premier terme de la disjonction. Le second
enveloppe un jugement de valeur, non scientifique, que la littérature parénétique
de Georges Bastide admet pour s’en nourrir, mais sans le justifier.
“Civisme” ne signifie pas une idée morale. En effet,
le civisme n’est pas une valeur; il pourrait consister dans la mise en œuvre
d’une valeur, c’est-à-dire être une vertu. Posons le contrat social qui
apporte à l’homme son humanité même: “Ce passage de l’état de nature
à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable en
substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses
actions la moralité qui leur manquait auparavant [...]; il devrait bénir sans
cesse l’instant heureux qui [...], d’un animal stupide et borné, fit un être
intelligent et un homme” (Rousseau, Du contrat social , I, VIII, p. 364).
Il semble donc que le pacte doit être infiniment respectable: “N’étant
rien que par [la République, les hommes] ne seront rien que pour elle; elle
aura tout ce qu’ils ont et sera tout ce qu’ils sont” (Du bonheur public ,
op. cit. , pp. 510-511). Mais attention! “Si le sentiment du bien-être
n’est chez personne, il n’est rien, et la famille n’est point florissante
quand les enfants ne prospèrent pas” (op. cit. , p. 510). Or la
domination ne va pas de soi, car: “L’homme [...] est un être trop noble
pour devoir servir simplement d’instrument à d’autres, et l’on ne doit
point l’employer à ce qui leur convient sans consulter aussi ce qui convient
à lui-même” (La Nouvelle Héloïse , V, II, p. 536). La place paraît
faite pour le civisme que, cependant, Rousseau ne nommera jamais. C’est que
toute vertu s’enracine dans l’amour de soi et doit avoir pour fin le bonheur
de l’homme: “tout homme veut être heureux” (Du bonheur public , p. 513).
Or “il n’y a aucun gouvernement qui puisse forcer les citoyens de vivre
heureux, le meilleur est celui qui les met en état de l’être s’ils sont
raisonnables” (op. cit. , p. 513). Dans ces conditions, on peut bien
dénoncer une sorte d’incivisme, qu’on appelle égoïsme: “Quand nul ne
veut être heureux que pour lui il n’y a point de bonheur pour la patrie”
(op. cit. , p. 511). Mais il serait absurde de nommer en contrepartie
une vertu positive qui se ramènerait pour le mieux à un conformisme extérieur,
comme celui des classes dirigeantes de l’Angleterre victorienne. Au contraire,
tout en louant sans cesse l’éducation spartiate, Rousseau se préoccupe de
garantir la liberté en ménageant des espaces de marginalité ou d’anomie:
“En effet chaque individu peut comme homme avoir une volonté particulière
contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme citoyen”
(Du contrat social , I, VII, p. 363).
Louons Rousseau d’avoir, par une prescience géniale, respecté une ambiguïté probablement constitutive de la société libérale. Nous avons pu donner du civisme une définition signalétique suffisante. Nous n’avons pu ni le fonder moralement, ni l’expliciter scientifiquement. Il demeure une simple notion politique, encore immergée dans son historialité: il conviendrait peut-être de l’examiner ultérieurement soit dans la perspective d’une expérience morale conçue à la manière de Frédéric Rauh, aussi souple qu’incapable de nous introduire dans un univers de valeurs, soit comme un phénomène psychique total, notion chère à Gurvitch, dont le flou permettrait peut-être une amorce de traitement. Notre scepticisme peut sembler un mode de l’anticivisme. En tout cas, reconnaissons les dangers de l’incivisme, si nous ne parvenons pas à exposer comment le civisme serait désirable. Quant à la difficulté théorique... qu’importe après tout! La rue est tranquille, les impôts rentrent et Mme Dupin de Francueil se réjouit de sa dignité civique recouvrée.
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